Cette section dévoilera peu à peu l’histoire de la « Maison des Dragons », en l’état de nos connaissances, à travers la documentation figurée ou écrite, heureusement abondante, qui a été réunie.

 

 

1. LES ROMANTIQUES

Une étude de Pierre Garrigou Grandchamp

« Les romantiques et la Maison des Dragons »

L’histoire de la « maison des Dragons » commence il y a bien longtemps, au milieu du Moyen Âge, à une date encore inconnue après l’an Mil. Les fouilles en cours en révèlent progressivement les étapes.
En revanche, la connaissance précise de son apparence extérieure ne peut être livrée que par des documents figurés et les premiers connus ne datent que du début du XIXe siècle.

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Les transformations politiques et sociales profondes qui accompagnèrent la Révolution de 1789 ne furent pas, comme on le sait, sans conséquences pour le patrimoine. Beaucoup des bâtiments monastiques et des œuvres d’art qui les décoraient furent radicalement affectés par la vente des biens d’Église comme Biens nationaux. La grande église de Cluny III devait en faire les frais.
Cette mauvaise destinée de tant d’édifices superbes eut cependant peu à peu un retentissement important dans l’opinion éclairée et suscita une réaction. Alors qu’un retour au christianisme s’esquissait sous le 1er Empire, dont porta témoignage une des grandes œuvres d’Alphonse de Chateaubriand, Le Génie du Christianisme, alors qu’à Paris Alexandre Lenoir s’était dépensé sans compter pour sauver beaucoup d’œuvres, notamment sculptées, arrachées aux églises vouées à la destruction, chez beaucoup de Français s’éveillait un intérêt pour ce que l’on appelait alors les Antiquités nationales, à l’instar de Louis-Aubin Millin qui publia de nombreux volumes.

Émile Sagot, le premier, dessina la « Maison des Dragons »

Ce goût pour le Moyen Âge fut un des traits forts du Romantisme et il toucha toutes les formes de la création des temps passés, réintégrés dans l’histoire nationale. Bientôt les publications traitant des monuments du Moyen Âge se multiplièrent. Leur réception favorable encouragea des entreprises ambitieuses, où les textes étaient accompagnés de nombreuses illustrations. Tous les types de monuments, dont les maisons, faisaient l’objet d’un grand intérêt.
Parmi la pléiade d’artistes ainsi sollicités, le moindre ne fut pas Émile Sagot, qui a laissé de nombreuses vues de Cluny. L’intérêt de la place Notre-Dame ne lui avait pas échappé et il en leva, sans doute au début des années 1830, un remarquable dessin, aujourd’hui conservé au Musée Ochier (musée d’art et d’archéologie de Cluny).

dessin Emile Sagot

Inv. n° 81510 – Dessin d’Émile Sagot intitulé « Maisons romanes de la place Notre-Dame »

 

Pris du sud-ouest, ce dessin très précis livre un état fidèle de l’état des maisons qui bordaient les rives ouest (actuelle rue de la Barre) et nord de la place. On y admire donc, de gauche à droite, la maison n° 10, rue de la Barre, qui était encore intacte, puis au n° 8 actuel la « maison des Dragons ». À droite de la fontaine se dressait une maison parée d’une belle claire-voie gothique, remontée au même endroit après la reconstruction faisant suite aux bombardements de 1944 (façade postérieure du n° 17, rue Mercière).
Les maisons ont encore leurs grands avant-toits, qui protégeaient les façades, et les chalands qui achetaient devant les éventaires des boutiques. L’auteur a dessiné ce qu’il voyait, en l’enregistrant avec un souci de vérité manifeste et une précision quasi archéologique, bien précieuse, car il livrait ainsi le document le plus ancien, connu, sur la façade de la « maison des Dragons » et sur celles de ses voisines. La véracité du document a pu être jaugée par comparaison avec des photographies plus tardives, qui ont confirmé l’exactitude de la représentation.

Les maisons de Cluny à l’honneur dans Les arts au Moyen Âge

On ne peut en dire autant de la lithographie qui en fut tirée et publiée en1838 par d’Alexandre du Sommerard – grand collectionneur qui fut à l’origine du Musée du Moyen Âge de Paris, communément appelé « Musée de Cluny » -, dans le premier volume de son monumental ouvrage, Les arts au Moyen-âge (pl. VI).

 

lith A. Godard

Lith. par A. Godard – « Diverses maisons subsistant encore à Cluny réunies sur la place Notre-Dame ».

 

Cette belle gravure reprend le dessin en fermant un peu l’angle de vue. On note aussi que les deux documents comportent la même erreur : ils transforment les deux colonnettes simples en faisceaux de colonnettes. Qui plus est, outre l’ajout de personnages de convention, selon la pratique de règle à l’époque, la gravure comporte quelques libertés manifestes, s’agissant des maisons romanes insérées entre la « maison des Dragons » et la façade postérieure du n° 17, rue Mercière. Il n’a pas été possible de les reconnaître et il est fort possible qu’il s’agisse d’inventions pures et simples !
Telle qu’elle est, cette lithographie est néanmoins pleine de charme et témoigne de la précoce célébrité des maisons médiévales de Cluny : elles furent très tôt, et fréquemment, représentées en tant que types parmi les plus représentatifs de l’architecture privée médiévale, notamment pour les XIIe et XIIIe siècles.

De croquis en gravure….

Le commandant Barat, un amateur de talent, avait croqué les maisons de Cluny à peu près en même temps – ou à peine après – Sagot. Si ses dessins participèrent au succès d’une belle publication sur le département de la Nièvre, son carnet de croquis levés à Cluny resta inédit. On aimerait reconnaître la « maison des Dragons » dans le bâtiment de gauche, qui jouxte les n° 9 et 11, rue du Merle, mais le deuxième étage est différent et l’arcade du rez-de-chaussée est brisée, au lieu d’être segmentaire. Il reste que cette façade n’a pu, à ce jour, être formellement identifiée avec aucune autre maison connue…

dessin JC Barat

Jean-Claude Barat, Recueil de dessins pour le Nivernais, Nevers, Bibl. mun., ms. 110 (1835-1855)

 

A de Caumont

 

Plus assurée, en revanche, est la représentation de la façade de la « Maison des Dragons » que publia en 1850 Arcisse de Caumont, le fondateur de la Société Française d’Archéologie, dans son volume Architecture civile et militaire, de l’Abécédaire et rudiments d’archéologie.
La gravure ne laisse pas de troubler : le dessin serait de Sagot, et l’on retrouve effectivement le parti fautif de la claire-voie et les colonnettes engagées sont doubles au lieu d’être simples ; le dispositif de l’auvent est bien rendu. En revanche l’élévation de la façade y est inversée.

A. de Caumont, Abécédaire, p 147-148

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Ce premier tour d’horizon dans la documentation la plus ancienne met ainsi en lumière à la fois le bénéfice que l’on peut tirer des représentations anciennes et le regard critique qui doit accompagner leur utilisation.
D’emblée il illustre également la précoce célébrité des maisons de Cluny – et notamment de la « maison des Dragons » – qui compte parmi les demeures médiévales européennes les plus représentées.
Mais ceci n’est qu’un début, comme le révéleront les prochains épisodes de l’histoire illustrée de la « maison des Dragons ».

JC JO

« la Maison des Dragons » dessin de Jean-Claude Joseph CHANDELUX

Un dessin inédit, récemment apparu sur le marché, apporte une touche complémentaire à l’appréciation que nous avons portée sur le vif intérêt témoigné au début du XIXe siècle pour les témoins des siècles passés. Un dessinateur amateur, Jean-Claude Joseph Chandelux (1772-1852) réalisa un dessin des façades des maisons 8 et 10, rue de la Barre.

En dépit d’un réel talent, qui se constate sur ses autres dessins, l’auteur se livra ici à quelques adaptations, transformant les linteaux droits couvrant les baies en arc clavés. En revanche, il avait bien observé la structure de l’avancée de la toiture.

Pierre Garrigou Grandchamp
Docteur en Histoire de l'Art et Archéologie
Vice Président du Fonds de Dotation Cluny

Prochaine livraison
« Au cœur de la grande enquête sur les maisons de Cluny »

 

 

 

 

 

 

2. « LA MAISON DES DRAGONS
AU COEUR DE LA GRANDE ENQUETE
SUR LES MAISONS DE CLUNY »

L’engouement pour l’architecture du Moyen Âge qu’avait créé le sentiment romantique et le retour qui s’ensuivit aux fondements d’une histoire nationale et patrimoniale ne faiblit pas avec la génération suivante. Ce qui deviendra l’administration des Monuments historiques apparaît sous la monarchie de Juillet : le gouvernement de Louis-Philippe, sous l’impulsion du grand historien François Guizot donne un élan vigoureux au développement de la connaissance du patrimoine, puis à sa protection.
Parmi les grands noms qui participèrent à cette entreprise d’inventaire, chacun connaît le nom de Prosper Mérimée, aussi grand voyageur et connaisseur des arts qu’il était un écrivain raffiné. Inspecteur des Monuments historiques, il sut reconnaître l’intérêt décisif des documents manuscrits concernant l’abbaye qui avaient subsisté aux destructions et aux pillages . En revanche, l’éminent archéologue ne prêta qu’une attention distraite aux maisons, allant même jusqu’à imaginer que tous les éléments sculptés visibles en ville étaient des vestiges provenant de l’abbaye .

naissance monuments historiquesProsper Mérimée – Inspecteur des Monuments historiques

Pareille erreur, qui reflétait une opinion commune jusqu’à nos jours, ne fut pas commise par les architectes envoyés par le gouvernement – mais sans doute pas à l’instigation de Mérimée ! – pour réaliser une campagne de relevés sur la ville de Cluny, incluant toutes les maisons médiévales notables de la ville. C’était la première entreprise de cette importance, après une mission semblable, mais de moindre ampleur concernant l’architecture civile, confiée à l’architecte Pierre-Joseph Garrez pour Provins.

Cette mission fut confiée à l’architecte Aymar Verdier (1819-1880), formé à l’école des Beaux-Arts où il avait été l’élève de Labrouste. Il fut attaché en 1848 à la commission des monuments historiques et conserve ces fonctions jusqu’en 1876. À ce titre, il restaura de nombreux édifices dans plusieurs départements, dont la Saône-et-Loire. Un peu avant sa nomination il reçut la mission de dessiner les maisons de Cluny, ce dont il s’acquitta par une étude sur le terrain à partir de 1846, puis par l’exécution de planches de restitution, aquarellées en 1850, tout en commençant à procéder à des publications. Le choix des autorités avait été éclairé, car l’architecte avait du talent. Peu après, en 1853, Eugène Viollet-le-Duc n’écrivait-il pas à son sujet : « C’est un jeune architecte habile, connaissant bien les édifices du Moyen Âge qu’il a étudiés avec soin ».

colonnes

Dessin préparatoire d’Aymar Verdier : « le pilier aux Dragons » Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, plan 63462

Des dessins préparatoires que levait l’architecte sur le terrain, seul s’est conservé un dessin de détail représentant le pilier aux Dragons. Il avait probablement également exécuté au moins un dessin de l’élévation complète, comme le prouvent les dessins conservés pour d’autres maisons. La perte en est dommageable, car les relevés de terrain, pour être moins finis, sont en général plus exacts : l’architecte dessine ce qu’il voit – et il est bon observateur – alors que quand il met au propre et exécute une grande planche en couleurs « il veut faire beau » et l’exactitude est parfois sacrifiés à un effet d’ensemble, qui commande par exemple de restituer les parties manquantes et d’enjoliver en représentant des vitraux, des boiseries, des ferrures, tous détails inventés.

C’est ce qui apparaît à l’observation de la magnifique planche en couleurs, que la Maison des Dragons partage avec la restitution de la façade d’une maison gothique détruite. Le dessinateur les a artificiellement rapprochées, pour produire une belle composition.
Aymar Verdier l’exécuta en 1850, sur commande du gouvernement, comme toute une série d’autres planches dont beaucoup documentent d’autres maisons, conservées ou détruites depuis, qui sont toutes de précieux documents.

aquarelles

Planche aquarellée d’Aymar Verdier représentant « la Maison des Dragons », avec le pilier, et la maison autrefois 11, rue de la République Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, plan 4589

La planche produit beaucoup d’effet, au prix de certaines libertés. Outre celles déjà signalées (vitaux, ferronneries, etc.), la plus manifeste est la restitution d’une souche de cheminée à l’aplomb du mur de refend médian. Or elle est de pure imagination, aucun arrachement n’en a survécu dans le mur de refend. Dans le commentaire écrit sous les dessins, Aymar Verdier avoue d’ailleurs que c’est bien une restitution imaginaire.

Ainsi se démontre avec clarté à la fois le grand intérêt documentaire de ces planches et la lecture critique qu’il convient d’en faire. L’examen peut aussi s’appuyer sur l’observation des deux planches gravées publiées par Verdier pour illustrer les descriptions qu’il donna par deux fois de la « maison des Dragons ».
Une partie des différences provient des graveurs qui ont interprétés les dessins de l’architecte, et il est évident que le second était plus doué, sans doute plus expérimenté, et en tout cas plus scrupuleux que le premier. Ces constatations ont été étayées par l’étude des premiers clichés photographiques, réalisés une génération plus tard (ils seront présentés dans une chronique ultérieure).

Selon une pratique courante à l’époque, où les publications sur un même sujet étaient fréquemment multiples, Verdier publia dès 1849 un premier article qui décrivait deux maisons romanes de Cluny, dont celle « des Dragons » : Aymar Verdier, « Maisons romanes du XIIe siècle à Cluny (Bourgogne) », Revue générale de l’architecture et des travaux publics, César Daly dir., vol. 8, 1849, col. 233-235 et pl. XXIII.

planche Verdier

« la Maison des Dragons », planche dans Aymar Verdier Revue générale de l’architecture… 1849

 

Le dessin reprend le plan 4589 dessiné par Aymar Verdier, en amaigrissant toutes les formes, en supprimant les huisseries et en rétablissant un avant-toit différent, dont la structure, sans être parfaitement claire, se rapproche du parti archéologiquement restituable. Cette version, d’une qualité esthétique médiocre, est donc meilleure sur ce point précis.

La meilleure des publications suivit quelques années après : notre architecte archéologue réserva une place d’honneur à la maison des Dragons dans le premier tome de son oeuvre fondamentale pour la connaissance de l’architecture civile médiévale : Aymar Verdier, François Cattois, Architecture civile et domestique au Moyen Âge et à la Renaissance, Paris, 2 vol., 1855 et 1858. Un chapitre complet était consacré aux maisons de Cluny : t. 1, « Maisons à Cluny, douzième, treizième et quatorzième siècle », p. 68-92 et pl. 19 à 26.

archi

« la Maison des Dragons », dans A. Verdier, F. Cattois, Architecture civile et domestique, t. 1, 1853, pl. 23.

 

La planche gravée reproduisait très précisément le dessin en couleurs, mais en isolant la maison cette fois et en supprimant la souche de cheminée, qui avait dû susciter des critiques de la part des confrères de l’architecte.

Une dernière version de la planche en couleurs figure, en noir et blanc, dans la monumentale série des albums publiés par Anatole de Baudot et Anatole Perrault-Dabot à la fin du XIXe siècle, ouvrages composés de reproductions de planches originales figurant dans les collections des Archives des Monuments historiques (maintenant conservées à la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, à Charenton-le-Pont) : Baudot A. de, Perrault-Dabot A., Archives de la commission des monuments historiques publiées sous le patronage de l’administration des beaux-arts par les soins de messieurs…, 5 tomes, Paris, 1899-1903.

archi commission

« la Maison des Dragons », dans A. de Baudot, A. Perrault-Dabot, Architecture de la commission des MH…,       t. III, [1900], pl. 18.

Le document n’apportait rien à la connaissance de l’édifice, mais il poursuivit la diffusion de l’image de la « Maison de Dragons », à laquelle l’ouvrage de Verdier et Cattois avait déjà donné une célébrité certaine au sein des cercles érudits.

Pierre Garrigou Grandchamp
Docteur en  Histoire de l’Art et Archéologie
Vice Président du Fonds de Dotation Cluny

Episode suivant : Une célébrité durable : Raguenet et autres

 

 

 

 

 

 

 

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